Page:Freud - La Psychopathologie de la vie quotidienne, 1922, trad. Jankélévitch.djvu/295

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a) En reconstituant, en vue de sa publication, l’observation d’une de mes malades, je me demande quel prénom je vais lui donner. Le choix paraît très grand; sans doute, certains noms sont exclus d’avance : en premier lieu le vrai nom de la malade, ensuite les noms des membres de ma propre famille dont l’emploi me choquerait, enfin quelques autres noms de femmes, trop bizarres et prétentieux. D’ailleurs, je n’ai pas à me tourmenter outre mesure; je n’ai qu’à attendre, et les noms féminins viendront s’offrir en foule. Mais, au lieu d’une foule, un seul nom vient s’offrir, et aucun autre avec lui : le nom de Dora. Je cherche son déterminisme. Qui s’appelle donc Dora? La première idée qui me vient à J’esprit et que je pourrais être tenté de repousser comme invraisemblable est que c’est le nom de la bonne d’enfants de ma sœur. Mais je suis trop exercé à l’analyse pour céder à ce premier mouvement : je maintiens donc cette idée et je continue. Je me rappelle alors un petit événement survenu la veille au soir et qui m’apporte le déterminisme recherché. J’ai vu sur la table de la salle à manger de ma sœur une lettre portant l’adresse : « A Mlle Rosa W... » Étonné, je demande qui s’appelle ainsi et j’apprends que celle que tout le monde appelait Dora s’appelait en réalité Rosa, nom auquel elle avait renoncé en entrant au service de ma sœur, parce que celle-ci s’appelait également Rosa. Je dis, attristé : « Ces pauvres gens, il ne leur est même pas permis de conserver leurs noms! » Je me rappelle que je suis resté alors pendant quelques instants silencieux, pensant à toute sortes de choses sérieuses qui se sont perdues dans le lointain, mais que je pourrais maintenant évoquer facilement et rendre conscientes. Cherchant, le lendemain, le nom que je pourrais donner à une personne que je ne pouvais pas désigner par son nom réel, je ne trouvai que celui de Dora. Cette exclusivité repose d’ailleurs sur une solide association interne, car dans l’histoire de ma malade il s’agissait d’une