Page:Freud - La Psychopathologie de la vie quotidienne, 1922, trad. Jankélévitch.djvu/210

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contre ce fâcheux accident, mais ce fut en vain, bien que je ne sois généralement pas distraite et inattentive dans les circonstances ordinaires de la vie. Si encore cet accident avait commencé à se produire après la mort de mon beau terrier blanc que j’adorais (et qui s’appelait « Ami » – « Droujok » en russe -, nom qu’il méritait mieux que tant d’hommes)! Mais non, c’est précisément depuis sa mort que j’ai cessé de laisser le lait déborder. Ma première idée fut la suivante : « Le lait ne déborde plus; tant mieux, car ce qui s’en répandrait par terre ou sur la cuisinière ne trouverait plus maintenant aucun emploi. » Et en même temps je voyais mon « Ami », assis devant moi, tout yeux et oreilles, observant avec la plus grave attention toute la procédure, la tête penchée un peu obliquement et remuant le bout de sa queue, dans l’attente certaine du magnifique malheur qui allait se produire. Tout devint alors clair pour moi, et ceci entre autres : je l’avais aimé encore plus que je ne croyais. »

Au cours de ces dernières années, depuis que je réunis ces observations, il m’est encore arrivé à plusieurs reprises de casser ou de briser des objets d’une certaine valeur, mais l’examen de ces cas m’a toujours montré qu’il ne s’agissait ni d’un hasard ni d’une maladresse non voulue. C’est ainsi qu’alors que je traversais un matin une pièce, revêtu de mon costume de bain et les pieds chaussés de pantoufles, j’ai, comme obéissant à une subite impulsion, lancé du pied une des pantoufles contre le mur. Le résultat en fut qu’une jolie petite Vénus de marbre fut séparée de sa console et projetée à terre. Pendant qu’elle se brisait en morceaux, je récitais, impassible, ces vers de Busch :

Ach! die Venus ist perdü – Klickeradoms! von Medici!

Mon geste inconsidéré et mon impassibilité en présence du dommage subi trouvent leur explication