Page:Freud - La Psychopathologie de la vie quotidienne, 1922, trad. Jankélévitch.djvu/100

From Wikisource
Jump to navigation Jump to search
This page has been proofread.


locaux avaient reproduite d’après un journal allemand) qui faisait travailler ses élèves dans un jardin et qui, pour stimuler leur zèle et leur ardeur au travail, leur conseillait de se figurer que chaque motte de terre qu’ils morcelaient représentait un crâne français. En racontant son histoire, N. s’abstint naturellement de se servir du mot Boche, toutes les fois qu’il avait à parler des Allemands. Mais, arrivé à la fin de son histoire, il rapporta ainsi les paroles du maître d’école : « Imaginez-vous qu’en chaque moche, vous écrasez le crâne d’un Français. » Donc, moche, au lieu de motte.

« Ne voit-on pas nettement combien le savant correct se surveillait, dès le début de son récit, pour ne pas céder à l’habitude et peut-être aussi à la tentation de lancer de sa chaire universitaire le mot injurieux, dont l’emploi avait même été interdit par un décret fédéral ? Et au moment précis où, pour la dernière fois, il échappait au danger en prononçant correctement les mots « instituteur allemand », au moment précis où, poussant un soupir de soulagement, il touchait à la fin de son épreuve — juste à ce moment-là le vocable péniblement refoulé se raccroche, à la faveur d’une ressemblance tonale, au mot motte, et le malheur est arrivé ! La crainte de commettre une gaffe politique, peut-être aussi la déception de ne pouvoir prononcer le mot habituel et que tout le monde attend, ainsi que le mécontentement du républicain et du démocrate convaincu face à toute contrainte qui s’oppose à la libre expression des opinions, se conjuguèrent donc pour troubler l’intention initiale, qui était de reproduire l’exemple en restant dans les limites de la correction. L’auteur a conscience de cette pulsion perturbatrice, et il est permis de supposer qu’il y avait pensé immédiatement avant le lapsus.

« Le professeur N. ne s’est pas aperçu de son lapsus ; du moins ne l’a-t-il pas corrigé, ce qui cependant se