Page:Freud - La Psychopathologie de la vie quotidienne, 1922, trad. Jankélévitch.djvu/43

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absolument incapable, malgré tous les artifices auxquels j’eus recours, de me rappeler son prénom qui, je le savais fort bien, n’avait rien d’extraordinaire. Je sortis alors dans la rue et me mis à lire les enseignes ; la première fois que son nom me tomba sous les yeux, je le reconnus sans hésitation aucune. L’analyse m’a appris que j’avais établi, entre mon jeune visiteur et mon propre frère, une comparaison qui impliquait cette question refoulée : dans une circonstance analogue, mon frère se serait-il comporté de la même manière ou mieux ? L’association extérieure entre l’idée se rapportant à ma propre famille et celle se rapportant à une famille étrangère était favorisée par cette circonstance purement fortuite que les deux mères portaient le même prénom : Amalia. C’est plus tard seulement que j’ai compris les noms de substitution : Daniel et Franz, qui se sont présentés à mon esprit, sans me renseigner sur la situation. Ces deux noms, ainsi qu’Amalia, sont des noms de personnages des Brigands, de Schiller, auxquels se rattache une plaisanterie du boulevardier viennois Daniel Spitzer.

e) Une autre fois je me trouve dans l’impossibilité de me souvenir du nom d’un de mes patients qui faisait partie de mes relations de jeunesse. L’analyse me fait faire un long détour, avant de me révéler ce nom. Le malade avait manifesté la crainte de devenir aveugle; ceci éveilla en moi le souvenir d’un jeune homme qui est devenu aveugle à la suite d’une blessure par arme à feu ; ce souvenir, à son tour, fit surgir l’image d’un autre jeune homme qui s’était suicidé en se tirant une balle de revolver et qui portait le même nom que le premier patient auquel il n’était d’ailleurs pas apparenté. Mais je n’ai retrouvé le nom qu’après m’être rendu compte que j’avais inconsciemment reporté sur une personne de ma propre famille l’attente angoissante du malheur qui avait frappé les deux jeunes gens dont je viens de parler.